Sylvie Marchetti n'avait jamais mis les pieds dans un chantier naval avant le printemps 2021. Comptable dans une PME bordelaise pendant vingt-cinq ans, elle cherchait, à l'approche de la retraite, quelque chose qui « sente le bois et l'eau », dit-elle en souriant. Elle est tombée sur notre association par hasard, en lisant un article dans le journal local sur la restauration d'une gabare. Elle a envoyé un mail le soir même. « Je précisais que je ne savais rien faire de mes mains. Ils m'ont répondu qu'ils allaient arranger ça. »
Ce premier samedi au chantier, elle a passé deux heures à observer, assise sur une caisse, regardant Bernard — un ancien menuisier de marine de soixante-huit ans — dégrossir une varangue de chêne à la herminette. Elle ne comprenait pas encore les termes, ne savait pas distinguer le tribord du bâbord, mais quelque chose s'est enclenché. « La manière dont Bernard lisait le grain du bois avant de frapper, la concentration totale sur la forme qui allait émerger — c'était presque de la méditation. J'ai voulu apprendre ça. »
Les premiers mois ont été ceux de l'humilité. Tenir un bouvet, manier une plane, trouver le bon angle pour le calfatage sans fendre la planche : chaque geste réclamait des dizaines de répétitions. Sylvie arrivait le samedi matin et repartait le soir avec les bras douloureux et la tête pleine. Elle a commencé à lire les ouvrages techniques que l'association met à disposition dans sa petite bibliothèque. Elle a regardé des films d'archives sur la batellerie garonnaise des années 1950. Peu à peu, le vocabulaire s'est installé, les gestes sont devenus moins gauches.
Aujourd'hui, trois ans plus tard, Sylvie est l'une des bénévoles les plus régulières du chantier. Elle s'est spécialisée dans le calfatage — l'art de rendre une coque étanche en tassant de l'étoupe dans les coutures entre les planches, puis en coulant un mastic de scellement. C'est un travail physiquement exigeant, répétitif, qui demande de la patience et une oreille exercée : le son du maillet sur le calfat change selon que la couture est bien serrée ou qu'il reste du jeu. « Mon mari dit que je parle aux bateaux. Il a peut-être raison. » Elle est aussi devenue la personne-ressource pour les nouveaux bénévoles qui arrivent, aussi démunis qu'elle l'était, et à qui elle transmet avec la même générosité ce qu'on lui a appris.
Ce que Sylvie décrit comme le plus précieux dans cette expérience, ce n'est pas le savoir-faire acquis — même si elle en est fière. C'est le sentiment d'appartenir à une chaîne humaine. « Ces bateaux ont été construits et utilisés par des gens qui ne savaient ni lire ni écrire pour certains, mais qui maîtrisaient des techniques que la plupart d'entre nous avons complètement perdues. Quand je pose de l'étoupe dans une couture de gabare, j'ai l'impression de tenir quelque chose qui me dépasse largement. » Elle parle aussi du groupe humain que forme l'association — des profils très différents, des âges variés, une bienveillance qu'elle ne s'attendait pas à trouver. « On ne ressemble à rien ensemble, et pourtant ça fonctionne. Le bateau nous donne un objectif commun, et ça change tout. »
La mise à l'eau de La Patience au printemps prochain sera pour Sylvie un moment particulier. Elle aura participé au calfatage de presque toute la coque. « Je n'ai pas construit ce bateau. Mais j'ai contribué à ce qu'il flotte à nouveau. Pour moi, c'est suffisant. C'est même beaucoup. » Si son témoignage vous inspire, sachez que l'association accueille de nouveaux bénévoles tout au long de l'année — aucune compétence préalable n'est requise, seulement l'envie d'apprendre et un peu de temps libre le week-end.